La caravane des artisans en Ouzbékistan

Tachkent, automne. Le vent se lève sur la capitale. Une brise légère enveloppe les larges artères bordées de parcs. Les chaleurs estivales se sont évanouies avec la chute des premières feuilles. Derrière les vitres du taxi Lada, défile le décor sans charme d’une grosse ville postsoviétique d’Asie centrale de 335 km² pour près de 3 millions d’habitants. Victime d’un tremblement de terre dévastateur en 1966, elle fut reconstruite dans un style… cher aux apparatchiks! Malgré quelques belles madrasas, la bibliothèque des corans, la «ville de pierre» n’est réputée ni pour sa beauté ni pour sa «qualité de vie». Riche de nombreux musées (des Beaux-arts, des Arts appliqués, de la Photographie…) et centres culturels, elle constitue pourtant un intéressant préambule pour qui veut découvrir le pays à travers le prisme de l’art et de l’artisanat.

Ce vendredi, on fête l’inauguration de la nouvelle saison culturelle du théâtre Ilkhom, un des rares rendez-vous de l’avant-garde artistique contemporaine. La flamme de son fondateur – Mark Weil, assassiné en 2007 pour sa pièce Imitations du Coran – continue d’éclairer les consciences. Le pays à forte majorité musulmane est une république officiellement laïque, le port du voile islamique interdit, mais la religion reste un sujet tangible. Cependant, comme le rappelle le Quai d’Orsay: «L’Ouzbékistan fait de sa stabilité et de sa sécurité des priorités. A ce titre, les mesures visant à contrôler les activismes religieux, terroriste et extrémiste se sont multipliées depuis les attentats survenus en 2004. La situation à Tachkent est très calme (…).» Fermons la parenthèse! Une scène de rock a été installée pour un concert unique (chanté en ouzbek), des saynètes se jouent en russe au sous-sol, et dans les espaces semi-couverts – lieu alternatif qui rappelle le Berlin-Est du début des années 2000 – se déroule le vernissage du peintre Maxime Vardanian. Des grands formats complexes et fleuris. «Après avoir vécu dix ans rue des Beaux-Arts, à Paris, je suis rentré en Ouzbékistan où j’ai trouvé une nouvelle source d’inspiration. Certes, il n’y a ni frénésie ni marché de l’art ici, mais il n’y a pas de stress, ni d’antidépresseurs non plus.» Sa femme, Daïma Vardanian, artiste elle aussi, a guidé Agnès Costa, une des directrices de Fragonard – la marque grassoise de parfums et de déco -, auprès des meilleurs artisans ouzbeks. Ensemble, ils ont élaboré une collection entière de vaisselle, du linge de maison, des vêtements et des accessoires bariolés, vendus dans toutes leurs boutiques pour Noël.

En guise d’introduction aux métiers d’arts ouzbeks, direction le musée des Arts appliqués, aménagé dans une charmante maison traditionnelle. Une enfilade de salles présentent les bois sculptés, tapisseries, broderies, ikats et céramiques qui font la fierté du pays. La romancière Lyane Guillaume, épouse d’Olivier Guillaume, conseiller culturel en poste à Tachkent après des années de missions en Inde, en Afghanistan, en Ukraine… retrouve «dans cet ancien carrefour de la route de la soie, un condensé du meilleur de l’Asie centrale».

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A 985 km à l’ouest, Khiva. La perle du désert de Karakoum brille depuis la nuit des temps, puisqu’une légende raconte qu’elle fut fondée par Sem, le fils de Noé, autour d’un puits jaillissant. Célèbre par le passé pour son marché d’esclaves, Khiva connaît aujourd’hui la quiétude d’une ville-musée, scindée en deux parties: Dichan-Kala, la ville extérieure et Itchan-Kala, la cité intérieure. Une gigantesque toile architecturale ceinte de remparts d’adobe, éclaboussée d’un magnifique camaïeu de mosaïques et faïences bleu-vert. A l’intérieur de cette cité fortifiée, aujourd’hui entièrement piétonne, les ruelles ombragées serpentent entre la citadelle, le palais Tach Khaouli, une kyrielle de madrasas, le minaret d’Islam Khodja, les mausolées de Pakhlavan Makhmoud et Sayid Alaouddine, la mosquée Djouma – celle du vendredi – avec ses 218 piliers de bois ciselé. Un travail d’orfèvre, perpétué par Hassan Jumaniosov, représentant de la sixième génération d’une fameuse famille de sculpteurs sur bois de Khiva.

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Dans cinq ateliers, les sept enfants de la fratrie, ses neveux et ses cousins, travaillent manuellement l’orme, le noyer, le platane… dans le respect de la tradition. «Il faut douze ans de formation pour prétendre au titre de maître artisan, dit-il humblement dans un demi-sourire. Ce métier coule dans nos veines et se transmet par le sang.» La ville abonde de piliers et de portes de bois ciselé que l’on découvre par inadvertance, en flânant le nez au vent. «Vous verrez, à Khiva, beaucoup de motifs ornementaux circulaires, qui sont une de nos spécificités. Je mets deux mois entiers pour sculpter, seul, une porte ; c’est un travail minutieux mais physique, d’où les tarifs en conséquence, soit à partir de 4 000 euros pour un bel ouvrage.» A une autre échelle, plus éphémère, le boulanger a lui aussi le sentiment d’accomplir une œuvre en décorant son pain chaque matin. Les galettes ouzbèkes, à l’odeur si appétissante, ont la particularité d’être piquetées de formes géométriques décoratives. A chaque ville son motif et sa forme, qui font de chaque pain un blason.

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A Boukhara, autre pain, autre décor. La ville la plus sainte d’Asie centrale fut un haut lieu d’étude et de prière, particulièrement rayonnant au Xe siècle. Une étape majeure sur la route de la soie, ponctuée de prestigieux monuments religieux. Majestueuses mosquées, nombreuses écoles coraniques (de Koukeldach, qui fut la plus grande de l’Asie centrale au XVIe siècle, à Isteza, la plus petite – dont l’histoire extraordinaire vous sera contée par la charmante Irina, la directrice du Centre culturel français, installé en son sein)… Puis la forteresse de l’Ark. Les trésors de l’architecture hydraulique, dont le Liab i-Haouz, un des 200 bassins de la ville, où toutes les générations se retrouvent le soir à l’ombre des mûriers. Et, bien sûr, les vestiges des caravansérails, les dédales du bazar, ses passages et coupoles marchandes, son cortège de fabricants de tapis artisanaux précieux, de bijoutiers, de marchands d’épices et autres artisans aux savoir-faire séculaires… «N’oublions pas le bazar et les magasins spéciaux où des vêtements étalés captivent le regard de l’acheteur. On épuise dans ces costumes tous les moyens de faire contraster les couleurs les plus éclatantes.» Ces mots, écrits par l’écrivain voyageur Arminius Vambéry au début des années 1860, n’ont pas pris une ride! On savoure, assis en tailleur dans une tchaïkhana – maison de thé populaire -, ce texte truculent, extrait de Mes aventures et mes voyages dans l’Asie centrale, de Téhéran à Khiva, Boukhara et Samarkand, en attendant la visite de Rakhmon Toshev. Celui que l’on appelle Abdu se dit être le seul homme brodeur, spécialiste des suzanis, travaux d’aiguilles (suzan, en persan) traditionnels de l’Ouzbékistan.

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C’est sa grand-mère qui lui a appris, à l’âge de 7-8 ans, ce métier normalement réservé aux femmes depuis la révolution. Historiquement, les premiers suzanis seraient apparus à la fin du XVIIIe siècle, à l’époque de Hadji Murad. L’émir de Boukhara, féru de précieux apparats, passa commande de somptueux vêtements, d’accessoires – notamment d’extraordinaires couvertures pour chevaux – et de tentures brodés, jusqu’à sa chute, en 1921. On perçoit dans les dessins, les couleurs, les formes de ces travaux, les influences convergentes des contrées au carrefour de la route de la soie. Cet artisanat devint l’apanage des femmes qui occupaient leurs journées d’hiver à la confection de leur futur trousseau ou de celui des femmes de la famille à marier. Elles maniaient à merveille le point de chaînette et un double point de boutonnière pour réaliser des motifs végétaux sur des tissus de soie ou de coton. Chez les Toshev, le savoir-faire se transmet en ligne directe depuis plus de quatre générations.

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On est soit brodeur, soit peintre miniaturiste, comme Davron, le frère aîné. Artiste, expert, collectionneur et professeur, Davron est un érudit en la matière. Pédagogue, il aime rappeler qu’«au XVIe siècle, c’est Babur, le descendant de Tamerlan et de Gengis Khan, poète et fin lettré à ses heures, qui apporte l’art de la peinture miniaturiste en Inde lorsqu’il part fonder l’empire moghol. L’art de la miniature est apparu dans la région de l’actuel Ouzbékistan au VIIIe siècle, suite à l’invasion des Arabes qui interdirent les images figuratives. Les artistes ont alors commencé à peindre en cachette de très petits formats qu’ils pouvaient dissimuler dans les livres ; ainsi naquirent les miniatures.» Aujourd’hui de pseudo-artistes colonisent les rues de Boukhara pour vendre leurs peintures. Mais seuls quatre d’entre eux peuvent prétendre à une maîtrise parfaite du trait. Des champs de coton bordent la route qui nous guide vers Samarkand.

Mais avant de rejoindre la Ferghana, la mythique Samarkand se profile à l’horizon. Lorsque Alexandre le Grand la conquit en 329, il s’exclama: «Tout ce que j’ai entendu sur Maracanda (l’antique Samarkand: ndlr) est vrai, sauf qu’elle est plus belle que je ne l’imaginais.» Outre ses incontournables chefs-d’œuvre: le Registan, le mausolée de Tamerlan, la mosquée Bibi Khanoum, la madrasa Ulug Beg…, le musée d’Afrasiab mérite le détour. L’archéologue français Frantz Grenet, professeur au Collège de France et directeur de la Mission archéologique franco-ouzbèke de Sogdiane depuis vingt-cinq ans, nous y attend pour une présentation de la Peinture aux ambassadeurs qui orne la salle de réception d’une demeure aristocratique du VIIe siècle. «Une écriture en sogdien, la langue du pays à l’époque préislamique, mentionne la réception d’ambassades par le roi Varkhuman, du clan Unash.» Voilà pour l’origine de l’œuvre. Quant à ce qu’elle montre, vêtements, tissus, présents, rouleaux de soie peints sont autant de témoignages de l’extrême finesse de l’artisanat à cette époque. Aujourd’hui, l’Ouzbékistan est le troisième pays producteur de soie au monde et Marguilan, dans la vallée de la Ferghana, en est le foyer historique. La soie et les ikats ouzbeks n’ont de cesse d’inspirer les stylistes. De Dries Van Noten à Gabriella Cortese, la créatrice de la marque ethnique chic Antik Batik portée par Carla Bruni ou Vanessa Paradis. «Chaque saison, nous dit-elle, je remonte la route de la soie par la pensée pour trouver l’inspiration.» Récemment ce sont les créateurs de Gucci et de Versace qui se sont rendus à la fameuse fabrique de soie de Yodgorlik, pour commander les ikats qui ont inspiré les petites robes chatoyantes du printemps-été 2010. En foulant le seuil de cette fabrique ancestrale, on découvre le concept de l’usine heureuse. Version old school. Chaque bâtiment est consacré à une étape du process, du nettoyage des cocons au filage, en passant par la teinture, la réalisation des ikats (procédé de décor du textile créé en ligaturant les écheveaux avant les teintures), le tissage… Les femmes se relaient pour faire la cuisine dans la cour ou bercer le bébé endormi sous le mûrier. Maxime Vardanian avait sans doute raison: le stress, elles ne connaissent pas!

 

 

Source: Le Figaro Magazine

Par Marie-Angélique Ozanne

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