Désastre écologique de la mer d’Aral, la dernière chance

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À cheval entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, c’était l’une des plus vastes mers intérieurs du globe. Depuis 35 ans, elle n’a pas cessé de se rétrécir. Récit de l’une des catastrophes environnementales les plus terribles du XXe siècle.

Voici à quoi ressemble la fin du monde », lance Youssoup Kamalov avec un grand geste en direction du désert couvert de broussailles. Si l’Apocalypse arrive un jour, les habitants de la Karakalpakie seront les seuls à y survivre, car nous l’avons déjà vécue. »

Nous sommes dans le nord de l’Ouzbékistan. Le panorama évoque n’importe quel désert. Avec une différence : des monticules de coquillages marins et une demi-douzaine de chalutiers rouillés, échoués dans le sable. Ici, l’extrémité d’une péninsule se jetait naguère dans la mer d’Aral, qui était la quatrième mer intérieure du monde avec ses quelque 66 000 km2 (plus de deux fois la Belgique). Derrière nous s’étend la petite ville de Mouïnak. Dans les années 1980, sa conserverie traitait des milliers de tonnes de poissons par an. Voilà à peine un demi-siècle, le littoral de l’Aral se serait étalé à nos pieds. Il se trouve désormais à 90 km au nord-ouest.

Youssoup Kamalov, 64 ans, un corpulent chercheur en énergie éolienne à l’Académie des sciences d’Ouzbékistan, préside l’Union pour la défense de la mer d’Aral et de l’Amou-Daria. Son père fut un historien réputé, et son grand-père le dernier khan (chef) élu de la République semi-autonome de Karakalpakie, avant que l’Union soviétique ne l’absorbe, dans les années 1930.

Son pays ne dispose encore d’aucune ferme éolienne, mais Kamalov se passionne toujours autant pour son métier. Il a même construit deux deltaplanes, qu’il utilise en s’élançant du haut d’une colline pour mieux comprendre les courants aériens. « Je veux connaître le vent comme un oiseau », dit-il. Sa curiosité englobe tous les problèmes environnementaux : il souhaite me dévoiler les vestiges de ce qui fut une immensité d’eau grouillante de vie et – aspect plus inquiétant encore – les conséquences de son retrait.

La mer d’Aral s’étale entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Deux grands fleuves, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, l’ont alimentée pendant des millénaires. Faute de déversoir, elle maintenait son niveau grâce à l’équilibre naturel entre l’afflux et l’évaporation d’eau.

Quand Alexandre le Grand conquit la région, au IVe siècle av. J.-C., ces fleuves étaient depuis longtemps des artères vitales en Asie centrale. Au fil des siècles, la mer d’Aral et ses vastes deltas ont nourri tout un archipel de villages le long de la route de la Soie reliant la Chine et l’Europe. De très anciennes populations tadjikes, ouzbèkes, kazakhes et d’autres ethnies prospéraient là grâce à l’agriculture, la pêche, l’élevage, le commerce et l’artisanat.

Bouleversement au début des années 1920 : l’Union soviétique intègre l’Ouzbékistan. Staline décide de transformer ses républiques d’Asie centrale en plantations de coton géantes. Mais leur climat aride ne convient guère à une plante très gourmande en eau. Les Soviétiques lancent un programme d’ingénierie parmi les plus ambitieux de l’histoire du monde. Des milliers de kilomètres de canaux d’irrigation sont creusés de main d’homme pour amener les eaux de l’Amou-Daria et du Syr-Daria vers le désert alentour.

«­Le système est resté plutôt stable jusqu’au début des années 1960­», rappelle Philip Micklin, professeur de géographie à l’université de l’Ouest du Michigan et spécialiste des problè mes de gestion de l’eau dans l’ex-URSS. Il s’est rendu vingt-cinq fois en Asie centrale à partir du début des années 1980, ce qui fait de lui un témoin de première main du déclin de la mer d’Aral.

«­Les nouveaux canaux d’irrigation creusés dans les années 1960 ont été comme le grain de sable qui grippe toute la machine, explique Micklin. D’un seul coup, le système a cessé de fonctionner. [Les responsables] savaient ce qu’ils faisaient, mais ils n’avaient pas anticipé l’importance des conséquences écologiques –­ni la rapidité avec laquelle la mer disparaîtrait.­»

En 1987, le niveau de la mer d’Aral est si bas qu’elle se scinde­: une mer septentrionale au‑ Kazakhstan et une mer méridionale, plus étendue, en Karakalpakie. Mais, en 2002, les mêmes causes engendrant les mêmes effets, la mer méridionale se divise à son tour en une mer orientale et une mer occidentale. En juin 2014, la mer orientale est totalement à sec.

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En août 2000 (à gauche), la mer d’Aral est déjà réduite à une fraction de ce qu’elle était en 1960 (bordure noire). Suite au drainage pour l’irrigation des cultures de coton en Ouzbékistan, la partie sud du lac a presque disparu en août 2014 (à droite). © Nasa Earth Observatory

La seule lumière dans cette saga sinistre est le renouveau de la mer septentrionale. En 2005, avec l’aide de la Banque mondiale, les Kazakhs ont achevé la construction d’un barrage de 13 km sur son rivage sud, créant une entité autonome alimentée par le Syr-Daria. Depuis, cette partie de la mer et les activités de pêche ont récupéré beaucoup plus vite que prévu. Mais le barrage a coupé la mer méridionale de sa source d’alimentation, scellant son destin.

« La tragédie de l’Aral est d’autant plus triste et frustrante que les spécialistes du ministère soviétique de l’Eau savaient très bien qu’ils la condamnaient­», m’explique Youssoup Kamalov. Des années 1920 aux années 1960, les responsables citaient souvent les travaux du plus célèbre climatologue russe, Alexandre Voeikov (1842-1916). Celui-ci avait qualifié la mer d’Aral d’«­évaporateur inutile­» et d’«­erreur de la nature­». En clair, le bon sens soviétique privilégiait l’agriculture au détriment de la pêche.

« Pouvez-vous imaginer qu’ici, il y a quarante ans, la mer était profonde de 30 m ? », dit Youssoup Kamalov, qui se tourne vers moi depuis le siège avant de notre Land Cruiser. À travers le pare-brise, notre chauffeur indique un épais nuage marron en travers du désert. Une minute plus tôt, on ne voyait rien là-bas ; on me crie de remonter la vitre. Quelques secondes plus tard, une poussière nocive submerge le véhicule et pénètre à l’intérieur. Elle me pique les yeux et m’imprègne d’un goût salé qui me donne instantanément la nausée.

Ces vents tourbillonnants sont l’une des nombreuses conséquences que les planificateurs soviétiques n’ont pas vu venir. Explication de Philip Micklin : « Les géochimistes estimaient qu’avec l’assèchement de la mer, une croûte dure de chlorure de sodium se formerait à la surface du sol et qu’il n’y aurait pas de tempêtes de sel. Une erreur flagrante. »

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Le fond de la mer d’Aral, ici au Kazakhstan, est en partie devenue une croûte de sel imbibée de produits chimiques issus de la culture du coton. © Carolyn Drake

Poursuivant notre route vers la mer, nous dépassons des dizaines de puits de pétrole et de gaz naturel érigés sur un désert de sable friable et plat, blanchi par le soleil. Ces installations sont apparues dès que la mer a commencé à se retirer, selon Kamalov, et il en surgit de nouvelles tous les ans : « À l’évidence, elles dissuadent le gouvernement de faire quoi que ce soit qui permettrait de sauver la mer. »

Nous cahotons des heures durant sur des pistes défoncées. Excepté le sable blanc et le bleu du ciel, je n’aperçois que le vert pâle de buissons de saxaouls et les touches roses de rares tamaris. Enfin, une ligne argentée scintille à l’horizon, puis s’élargit à mesure que nous approchons : un campement chinois de yourtes établi en bord de mer. Les Chinois sont venus récolter l’Artemia parthenogenetica, une sorte de crevette d’eau très salée, la seule créature qui survive dans cet environnement. Quand la mer d’Aral était en bonne santé, l’eau saumâtre y affichait une salinité de 10 grammes par litre (celle des océans se situe entre 33 et 37 g/l). Ce taux dépasse aujourd’hui les 110 g/l. Aucune espèce de poisson n’y résiste.

Au bord du rivage, le sable boueux est humide, comme sur une plage à marée basse. Sauf que la mer d’Aral ne connaît pas de marée significative. Ce que nous voyons, c’est la mer en train de se retirer sous nos yeux.

« Quoi qu’il arrive, ne restez pas immobile ! », s’écrie Youssoup Kamalov. Il avance lourdement, en sous-vêtements, dans les sables mouvants à hauteur des genoux. Je le suis péniblement, jusqu’à ce que l’eau atteigne les miens. J’essaie de nager, mais mes jambes flottent à la surface, m’empêchant de battre des pieds. « Allongez-vous sur le dos », me conseille Kamalov. Je m’exécute avec la sensation de m’étendre sur un matelas flottant. Ma tête repose sur un oreiller aqueux. À peine si je creuse la surface.

Quand la mer se portait bien et que les pêcheurs sillonnaient ses eaux fertiles, de l’eau s’en évaporait pendant la journée. « Aujourd’hui, dans l’atmosphère, à la place de la vapeur d’eau, nous avons de la poussière toxique », observe Youssoup Kamalov en grimaçant de tout son visage desséché.

Depuis la chute de l’URSS, les cinq pays en « -stan » d’Asie centrale n’ont pas toujours eu les mêmes priorités dans la gestion de la ressource la plus précieuse de la région. Pour ne rien arranger, l’Amou-Daria et le Syr-Daria arrosent plusieurs pays, chacun d’entre eux clamant sa souveraineté sur les eaux qui traversent son territoire. Afin de résoudre ensemble la pénurie d’eau chronique qui frappe l’Asie centrale, les « -stan » ont créé en 1992 la Commission interétatique pour la coordination de l’eau. Les négociations doivent répondre à deux questions cruciales : à qui appartient l’eau ? Et quelle est la responsabilité des pays en amont dans la protection des ressources des pays en aval ?

Les habitants de la Karakalpakie (l’une des régions les plus pauvres de l’Ouzbékistan) n’ont pas leur mot à dire sur le cours supérieur de l’Amou-Daria. « C’est une discrimination due à la situation géographique, soutient Kamalov. Cette eau appartient à la mer d’Aral. »

Aucun expert que j’ai interrogé ne voit la partie ouzbèke de la mer d’Aral se remplir à nouveau avant plusieurs générations – si tant est que cela arrive. Kamalov semble résigné sur ce point. La politique qui tue la mer de sa patrie lui fait horreur. Mais il avoue qu’à la saison de la cueillette du coton, il ne manquera pas de remplir ses obligations nationales, comme il le fait à chaque automne depuis cinquante ans.

Selon Steve Swerdlow, responsable du bureau de Human Watch Rights en Ouzbékistan jusqu’à l’interdiction de l’ONG dans le pays, fin 2010, Youssoup Kamalov pourrait perdre son travail ou être arrêté s’il ne se portait pas « volontaire ». « Personne n’est exempté, précise ce dernier. Même si vous avez 90 ans, un seul oeil et une seule jambe, vous devez cueillir. »

Inquiet à l’idée de publier des opinions aussi franches, je demande à nouveau à Kamalov s’il est d’accord pour que je le cite. « En Karakalpakie, nous avons tous peur de Tachkent [la capitale de l’Ouzbékistan], me répond-il. Mais, personnellement, j’en ai plein le dos. »

 

Publié le 15 juillet 2015 / Mis à jour le 30 juillet 2015

Article by Mark Synnott / National Geographic, France

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